Les sables mouvants
Interview

"Les sables mouvants" est, à l'origine, un scénario écrit dans les années 50. Comment cette histoire est-elle née ?

En 1947, avec quelques amis, nous avions créé à Marseille, l'association Cinépax qui réalisait des "contre-actualités". Nos programmes, basés sur des événements régionaux, étaient diffusés dans les quartiers. Un jour, nous apprenons que des travailleurs marocains étaient maltraités, et nous allons sur le terrain. Personne, à part la CGT, ne s'occupait de ces saisonniers que les riziculteurs de Camargue employaient comme main d'œuvre à bas prix. L'un de ces travailleurs marocains avait été giflé par un contremaître, et une procédure judiciaire intentée... et gagnée par le riziculteur. Certainement pas sans pression... Mais j'avais été très remué et le scénario est né de cette émotion. Il s'intitulait "Les humiliés" et je pensais le réaliser dans la foulée de l'écriture, mais l'actualité brûlante sur le port de Marseille a provoqué le tournage du "Rendez-vous des quais"...

Pourquoi, 40 ans plus tard, avoir choisi de replacer l'histoire dans son contexte historique ?

C'est essentiel pour moi. Inscrire "Les sables mouvants" dans la continuité temporelle du "Rendez-vous des quais" refermait cette blessure. Ce qui n'empêche pas le film d'avoir une résonance actuelle. Les promoteurs spéculateurs, les petits qui n'ont rien et les gros qui ont tout, c'est toujours vrai ! Bien sûr, le niveau de vie de l'ensemble de la population s'est élevé, mais est-on plus heureux ? Humainement parlant, avons-nous évolué ?

Dans "Les sables mouvants", vous évoquez aussi les atteintes à l'environnement dans les zones protégées de Camargue, une réalité toujours présente dans la région...

Absolument. A cette époque, on parlait déjà de supprimer le bac. On évoquait la construction de ponts, d'équipements et l'environnement menacé. Sur ce point également, le film a des résonances actuelles. (On se souviendra des protestations, en 1991, d'élus et de scientifiques estimant à 1 000 hectares l'espace naturel qui "disparaît" chaque année en Camargue).

A-t-il été facile de tourner en Camargue ?

Grâce aux gens du coin, ça a été très facile. Non seulement les manadiers nous ont confié taureaux et chevaux, mais de plus, pour qu'ils soient crédibles, les manadiers ont pris en charge les comédiens et leur ont transmis une partie de leur savoir-faire. Le plus difficile, ce furent les conditions climatiques. Mais on s'est adapté.

Est-ce dans ce même état d'esprit que vous avez choisi d'utiliser des acteurs inconnus ?

   Oui. Je voulais trouver d'excellents comédiens, mais pas des gens connus. Je voulais qu'on y croie et non pas qu'un visage risque d'interférer avec mes personnages. Je voulais des gens proches du vécu de mes personnages. C'est le cas de Daniel San Pedro (Manuel) dont le père a connu une expérience similaire à celle du héros. De même pour Beppe (Clerici, qui incarne Roger). Ce n'est pas par crainte de diriger des comédiens connus, cela ne me fait pas peur, mais je pense que cela renforce mes personnages. Bien qu'ayant du métier, mes comédiens principaux, je les ai trouvés. . . à l'ANPE du spectacle. Je cherche l'authenticité et des gens capables d'être humbles.

Avez-vous utilisé la proximité entre comédiens et personnages ? Je pense, par exemple, à l'émouvante scène de la berceuse entre Mouloud et Manuel.

 A l'origine, cette scène n'était pas écrite ainsi. Mouloud chantait simplement sa berceuse. Mais pendant le tournage, Guy Belaïdi (Mouloud) a chanté, puis s'est tourné et s'est mis à pleurer. J'ai parlé un peu avec lui, puis nous avons repris la scène. Quelques jours plus tard, la mère de Guy est venue. C'est elle qui m'a expliqué que cela lui rappelait certainement l'histoire familiale. Guy est l'aîné d'une famille nombreuse que le père a délaissée. Ses enfants ont été placés à la DASS, et là pas de berceuse ! La scène a réveillé tout ca. On a refait la scène. Et c'est Daniel San Pedro qui a dit "à moi aussi on me chantait une berceuse" et il a répondu à celle de Mouloud. Cela touche le public. Lors d'une avant-première dans la région de Bordeaux, le film était projeté à des jeunes d'une banlieue défavorisée. Ils devaient connaître la berceuse de Mouloud car ils ont chanté avec lui !  

Bien que Manuel soit le "héros", c'est aussi le plus secret. Il parle peu, se livre peu, alors que Roger, qui est un personnage plus trouble, moins sympathique, semble plus complet. N'est-il pas en fait le vrai héros du film ?

   Il est l'un des héros. La jeune fille (Ludivine Viallat) est aussi subtile. Dans mon esprit, Manuel est le révélateur de Roger, celui qui fait remonter à la surface ce qui était enfoui. Il parle peu, mais son silence et ses regards en disent long. Je ne voulais pas que Manuel soit un personnage tout d'un bloc - le militant, sûr de lui, qui mène la révolte - mais un homme perdu qui prend conscience de la possibilité d'agir et de la force de l'unité.

D'où votre dédicace "à la jeunesse humiliée et solidaire qui relève la tête"... N'est-ce pas un peu utopique ?

Oui. Mais je voudrais répondre non ! (rires). J'aimerais tant que la jeunesse prenne conscience de la force de cette union. Ça parait utopique, mais parfois les choses changent vite. A la veille de 36 non plus, on n'aurait pas pensé que la société doive bouger si vite... et, d'un jour à l'autre, à Marseille, tout le port s'arrêtait !

Au générique du film, on remarque de nombreuses participations à la production qui ne sont pas liées au monde du cinéma….

En général, ce sont tous les gens qui ont accueilli et aider "Le rendez-vous des quais". Des comités d'entreprises, des syndicats qui ont aussi aidé au financement des "Sables mouvants". Ca a été une réponse à la censure de m'aider à faire ce deuxième long métrage. Et puis j'ai eu le soutien du CNC. Le producteur Patrick Deshayes a dit un jour "Dans les milieux du cinéma, nous avons une dette envers Paul, car, lors de l'interdiction du "Rendez-vous des quais", nous n'avons pas bougé le petit doigt..."

Vous avez, tout en exerçant votre métier d'instituteur, tourné des courts métrages documentaires ou de fiction. Pourquoi un si long délai avant un second long métrage ? Etiez-vous tiraillé entre l'enseignement et le cinéma ?

Après la blessure de mon film saisi et perdu, j'ai continué mon métier, "habité" de cinéma. Je ne pensais jamais pouvoir réaliser à nouveau un film long. Et puis j'ai été pris par les événements, les injustices sociales, la défense de l'environnement, la guerre d'Algérie, la sauvegarde des forêts méditerranéennes qui ont inspiré mes films courts. J'ai fait des courts métrages avec mes élèves ("Des lapins dans la tête", "La récréation", "Graines au vent"). Je voyais cette potentialité des enfants, je leur répétais sans cesse, vous êtes 30 élèves, ce sont 30 individus. Chacun est particulier et unique au monde, bouleversant au passage les normes pédagogiques. (Riant) Je crois au fond que c'est ce que j'aime : bouleverser les normes

Propos recueillis par Dee Brooks


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